Picasso ou le plaisir de l’écriture
et quelques résonances steiniennes

Androula Michael • 28 mars 2015

RÉSUMÉ/SUMMARY OF TALK

 

Picasso écrivain n’a pas encore toute la place qui lui revient dans le domaine aussi bien de la littérature et de la création en général que de sa propre œuvre. Il dit avoir toujours écrit et de la même manière, ce qui englobe dans cette activité toutes ses expérimentations avec l’écriture, comme dans les papiers collés par exemple. Picasso, qui a appris le français en compagnie de ses amis poètes, se montre d’une grande sensibilité et subtilité dans l’utilisation de la langue – aussi bien le français que l’espagnol. En témoignent plusieurs textes portant sur la traduction et du passage d’une langue à l’autre. Son écriture, déconcertante à plusieurs égards, croise celle de Stein avec laquelle on peut déceler de multiples points de rencontre : l’abolition de l’ordre convenu du discours et des conventions syntaxiques et grammaticales, la répétition comme principe de leur processus créatif, la combinaison du « voir » et du « lire » dans la phrase, l’utilisation des mathématiques d’une façon essentielle, le choix des mots et des sujets les plus ordinaires, l’apparent jeu à cache-cache avec le « non-sens » sont autant d’aspects qui brouillent les règles et les perspectives ordinaires. Or, ce qui donne en apparence de la discontinuité, du « non-sens », devient le tremplin qui génère de nouveaux sens possibles. L’écriture de Picasso, à l’instar de celle de Stein, se trouve en parfaite adéquation et synchronisation avec son propre temps de composition et constitue le thème central de son travail poétique. Devenue le lieu où entrent et gravitent tous les autres thèmes, elle condense en un présent élargi tous les temps : le temps du calendrier (Picasso date minutieusement tout ce qu’il fait), le temps vécu, le temps qu’il fait, le temps où « l’œuvre achève de se concevoir dans les opérations qui la réalisent ». L’œuvre poétique complexe de Picasso est tout aussi importante que son œuvre plastique. Si on peut l’appréhender de façon autonome pour ce qui la caractérise en propre, l’œuvre littéraire de Picasso fait partie intégrante de l’ensemble de son travail, qui doit être considéré dans sa globalité au-delà de toutes considérations formalistes, qui lui ont souvent nui en le fragmentant et le divisant en autant de compartiments distincts. Le processus créatif mis en lumière dans l’écriture est celui qui éclaire également l’œuvre plastique : faire et découvrir tout en avançant, se laisser surprendre par le mouvement même de sa pensée, rebondir et exercer en permanence l’art combinatoire. Les textes de Picasso, d’une déconcertante nouveauté, empreints de sa personnalité tout entière, méritent d’être connus et étudiés plus largement.

Picasso the writer has not yet been granted the place he merits in the field of literature, in the arts in general, nor within the context of his own oeuvre. He claimed to have always written the same way, encompassing within this activity all his experiments in writing, for example those in his papiers collés. Picasso, who learned French in the company of his poet friends, exhibits a remarkable sensitivity and subtlety in his use of language, both in French and in Spanish. His writing, disconcerting in several respects, crosses paths with that of Gertrude Stein, and in the two we can observe numerous points in common: the abolition of syntactical and grammatical conventions, and of established order in the discourse, repetition as a principle in the creative process, the combination of “seeing” and “reading” in the sentence, the essential role of mathematics, the choice of everyday words and subjects, and an apparent game of hide-and-seek with “meaninglessness” are all aspects that jumble ordinary rules and perspectives. Yet while it appears to create discontinuity, this “meaninglessness” actually becomes the springboard that generates new potential meanings. Picasso’s writing, in keeping with that of Stein, is perfectly adapted and synchronized with the time of its composition, and constitutes the central theme of his poetic production. Having become the place where all the other themes enter and to which they gravitate, it condenses all times into an expanded present: calendar time (Picasso meticulously dated everything he produced), experienced time, temps as the weather, and the time when “the piece succeeds in conceiving itself through the operations that produce it.” Picasso’s complex poetry is every bit as important as his visual work. Although it can be apprehended independently as an entity in its own right, Picasso’s literary output is actually an integral part of his work as a whole, which ought to be considered globally, avoiding the sort of formalist considerations that have often done it a disservice by fragmenting and compartmentalizing it. The creative process that is revealed by his writing in turn sheds light on his visual output: discovering things along the way, allowing himself to be surprised by his own thought processes, starting over and constantly practicing combinatory art. Picasso’s disconcertingly innovative texts, thoroughly imbued with his personality, deserve to be better known and studied in greater depth.

Télécharger les actes de l’intervention/Download the paper of the talk :

RevoirPicasso-2015_J4_A.Michael

BIOGRAPHIE/BIOGRAPHY

 

Androula Michael est historienne de l’art, maître de conférences à l’UFR des arts de l’université de Picardie–Jules-Verne, membre du centre de recherches en art et esthétique (CRAE) et commissaire d’expositions indépendante. Elle a publié de nombreux articles sur Picasso poète et son processus créateur (voir parmi d’autres « Dans le laboratoire de l’écriture de Picasso : présentation d’un dossier génétique », Genesis, 2000 et, en collaboration avec Marc Guastavino, « Le nombre chez Picasso : une tentative d’appropriation du langage », Histoire de l’Art, 1999). Elle a coédité avec Marie-Laure Bernadac l’ouvrage Picasso, propos sur l’art (Gallimard, 1998). Sa thèse de doctorat, « Le Temps et l’espace dans les écrits de Picasso » (1997), est parue sous le titre Picasso poète, aux éditions de l’École nationale supérieure des beaux-arts en 2008. Chez le même éditeur en 2005, elle a dirigé, en collaboration avec Laurence Bertrand Dorléac, l’ouvrage collectif Picasso, l’objet du mythe (2005). Elle a récemment coordonné, en collaboration avec Laurent Wolf, le numéro spécial sur Picasso des Cahiers de L’Herne (2014). Elle a, dans ce même numéro, écrit le texte « Picasso rencontre Duchamp, ou pas », qui préfigure ses recherches actuelles sur la réception critique croisée entre Picasso et Marcel Duchamp. Aux éditions du Cherche-Midi où elle a publié en 2005 l’anthologie Picasso, Poèmes (traduite en allemand, russe, roumain, espagnol et coréen), elle prépare actuellement l’ouvrage Déjouer les lieux communs dans l’œuvre de Picasso.

Androula Michael is an art historian, a senior lecturer at the Université de Picardie Jules Verne Faculty of Arts, a member of CRAE (Center for Research in Art and Aesthetics), and an independent exhibition curator. She has published a large number of articles about Picasso the poet and his creative process, including “Dans le laboratoire de l’écriture de Picasso, présentation d’un dossier génétique” (Inside Picasso’s Writing Laboratory, Presentation of a Genetic Record, Genesis, 2000), and, in collaboration with Marc Guastavino, “Le nombre chez Picasso: une tentative d’appropriation du langage” (Numbers in Picasso: An Attempt to Appropriate Language, Histoire de l’art, 1999). Jointly with Marie-Laure Bernadac, Androula Michael coedited Picasso, Propos sur l’art (Picasso, Remarks about Art, Gallimard 1998). Her doctoral thesis about “Le temps et l’espace dans les écrits de Picasso” (“Time and Space in Picasso’s Writing,” 1997) was published under the title Picasso poète (Picasso the Poet) by the Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts in 2008. In 2005, working with the same publisher, she directed the collective piece Picasso, L’objet du mythe (Picasso, the Object of Myth, 2005) jointly with Laurence Bertrand-Dorléac. In collaboration with Laurent Wolf, she recently coordinated a special issue on Picasso for Cahiers de l’Herne (2014). In the same issue, she wrote the article “Picasso rencontre Duchamp, ou pas” (“Picasso Meets Duchamp–Or Does Not”), which prefigured her current research about the exchange of critical reception between Picasso and Marcel Duchamp. With Les Éditions du Cherche-Midi, the publisher of her Picasso, poésies anthology in 2005 (translated into German, Russian, Rumanian, Spanish, and Korean), Androula Michael is currently preparing a new work titled Déjouer les lieux communs dans l’œuvre de Picasso (Eluding Clichés in Picasso’s Work).

Les propos émis dans le cadre des vidéos et publications des actes du colloque doivent être considérés comme propres à leurs auteurs ; ils ne sauraient en aucun cas engager la responsabilité du Musée national Picasso-Paris. Sous réserve des exceptions légales prévues à l’article L.122-5 du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction, utilisation ou autre exploitation desdits contenus devra faire l’objet d’une autorisation préalable et expresse de leurs auteurs.
The ideas and opinions expressed in the videos and publications of this seminar are those of their authors and do not necessarily reflect the opinion or position of the Musée national Picasso-Paris, nor does the Musée national Picasso-Paris assume any responsibility for them. All rights reserved under article L.122-5 of Code de la Propriété Intellectuelle. All reproduction, use or other exploitation of said contents shall be subject to prior and express authorization by the authors.